Le Comptoir de Marc Fromager

Iran-Ceuta : même combat ?

5 min de lecture

Introduction

Existe-t-il un lien entre l’Iran et Ceuta, hormis l’actualité commune ? Pour cela, il faudrait définir ce que l’épisode de Ceuta a été ? Vague migratoire spontanée ? Ou légèrement organisée ? Événement impromptu ou message géopolitique chirurgical ? À première vue, il y a au moins un point commun : dans les deux cas, un détroit est en jeu ! A qui profite l’épisode ? Le Maroc a-t-il participé et si oui, au bénéfice de qui ?

Décryptage 

Plusieurs explications ont circulé pour tenter d’expliquer au monde le choc des images : des hordes de jeunes hommes marocains envahissant littéralement l’enclave de Ceuta. On parle de dizaines de milliers de personnes, sans doute 60.000 ! 

Nous savons tous que les pays riches attirent la population des pays pauvres et que l’Europe, présenté comme un Eldorado, pour sa richesse mais aussi pour ses prestations sociales, demeure le fantasme avoué de l’Afrique, y compris de l'Afrique du Nord, et des États faillis du Moyen-Orient, voire de l’Asie centrale. 

Rien donc que de très normal à cette tentative de rejoindre coûte que coûte cette enclave espagnole, porte d’entrée de l’Union européenne. Nous dit-on. 

Sauf qu’une telle concentration au même moment n’existe pas en réalité. On a soit envoyé un message « open bar » - tout le monde peut rentrer dans les prochaines 48h - mais on n’a pas su que le gouvernement espagnol avait envoyé ce genre de directive - soit organisé en amont, côté marocain donc, une opération de subversion. 

On a tous vu des camions décharger à la frontière étonnamment poreuse des « cargaisons » de jeunes marocains, dont on nous dit que beaucoup sortaient de prison, un véritable trafic humain ! 

Deux jours plus tard, tout le monde ou presque était rentré au Maroc. On peut donc imaginer que c’était un test grandeur nature - le Maroc veut récupérer les deux enclaves de Ceuta et Mellila - mais pourquoi avoir accepté de les reprendre ? 

On peut aussi conclure que c’était une opération de communication et qu’on a voulu faire passer un message. Lequel ? Pour qui ? Et de qui ?

Le message est simple : nous avons les moyens de créer le chaos, soyez donc attentifs à ce que vous décidez !

Pour qui ? Difficile de ne pas voir que le destinataire était le gouvernement espagnol avec à sa tête le Premier ministre Pedro Sánchez. Mais qui diable en aurait après lui ? Des nostalgiques franquistes hystériquement anti-socialistes ? Des identitaires extrémistes allergiques à la politique immigrationniste - il faut bien le reconnaître - de Sánchez ? Des décolonialistes aux cheveux bleus ? Des militants Free Palestine qui se sont dit : tant qu’il s’agit d’arabes, c’est bon à prendre ?

La difficulté avec ces hypothèses est qu’on ne voit pas très bien de quel ressort les artisans présumés de ce soulèvement aurait utilisé pour convaincre les autorités marocaines de participer, si ce n’est au moins de fermer les yeux.  

Il faut donc chercher ailleurs. Le Maroc peut sincèrement désirer mettre la main sur ces enclaves qu’il peut imaginer siennes. Le Maroc peut aussi vouloir envoyer un message à l’Espagne après la visite de Sánchez à Alger pour des contrats énergétiques. Tout ce qui peut bénéficier à l'Algérie est forcément mal vu au Maroc, et réciproquement. 

Cela pourrait suffire mais d’autres éléments viennent enrichir le dossier. Les États-Unis se sont impliqués directement. Une autoroute marocaine de 1.000 km s’appelle maintenant la Trump Highway. Trump est très mécontent de l’inflexibilité espagnole sur le dossier gazaoui, avec le refus d’autoriser les bases américaines en Espagne à participer à la livraison d’armes à Israël.

On en arrive au dernier acteur, Israël justement, qui n’apprécie pas du tout, mais alors pas du tout la position espagnole. Il s’avère que, comme les États-Unis, Israël a une très bonne relation avec le Maroc, une relation privilégiée !

Que les israélo-américains aient souhaité adresser un message à Sánchez paraît assez logique : cessez de vous opposer à ce que nous faisons à Gaza ou alors, vous aurez affaire à nous. 

Mais cela peut aller plus loin. Le détroit de Gibraltar est aujourd’hui sous contrôle espagnol. Si la fin des enclaves espagnoles côté marocain était actée, le détroit serait alors opéré de manière conjointe par l’Espagne et le Maroc, et donc par Israël et les États-Unis.

Or ce détroit prend aujourd’hui une importance capitale et c’est ici que cela devient vraiment intéressant ! 

Trois détroits contrôlent les débouchés maritimes pour l’énergie de la péninsule arabique : Ormuz, Bab el-Mandeb et Gibraltar. Les deux premiers sont contrôlés par l’Iran, Ormuz directement et Bab el-Mandeb par un proxy iranien, les Houthis. Ils sont tous les deux aujourd’hui pratiquement fermés du fait de cette guerre israélo-américaine contre l’Iran. 

Or, si cette guerre s’éternise comme toutes les guerres modernes - il ne s’agit pas de gagner mais de créer un abcès de fixation - alors le dernier détroit - Gibraltar - devient vital et son contrôle indispensable. 

Dans cette nouvelle configuration, le pétrole et le gaz de la péninsule arabique ne sont plus acheminés via le Golfe persique ou la Mer Rouge mais par la Méditerranée, et notamment depuis les ports israéliens, Israël devenant au passage le principal hub énergétique de la region. Et alors, répétons-le, le contrôle de Gibraltar devient primordial. 

Le titre paraissait extravagant et quelque peu accrocheur mais au final, le lien entre l’Iran et Ceuta, il apparaît gros comme un oléoduc !

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