Introduction
Irak, Iran, Inde et Chine : on dirait le programme d’un voyage touristique original et grandiose, une espèce de Route de la Soie illustrée, un tracé néanmoins compliqué au vu de l’actualité. Mais il y a 2000 ans, c’était tout aussi compliqué, et même certainement plus. Un grand explorateur a marqué l’Histoire, nous allons le suivre pas à pas dans ses extraordinaires aventures, il s’agit de saint Thomas, un des douze apôtres !
Précurseur de Marco Polo et de saint François-Xavier, on met au défi Christopher Nolan de réaliser, après L’Odyssée, un film tout aussi épique mais basé cette fois-ci sur un personnage historique.
Décryptage
Les Chrétiens d’Orient vouent une véritable dévotion à saint Thomas. Il est partout et c’est bien naturel, il aura fondé l’Église du Proche et du Moyen et de l’Extrême-Orient.
Saint Thomas, c’est le gars qui, absent lors de la première apparition de Jésus ressuscité aux apôtres, refuse de croire sans preuve tangible :
« Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt à la place des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! »
Huit jours plus tard, Jésus apparaît à nouveau et l'invite à toucher ses plaies. Thomas s'exclame : « Mon Seigneur et mon Dieu ! »
Mais Thomas, c’est aussi le passionné courageux qui, malgré la réticence des autres apôtres à retourner en Judée pour accompagner Jésus qui veut ressusciter son ami Lazare, s’écrie avec audace : « Allons-y, nous aussi, pour mourir avec lui ! »
De l’audace, il en aura bien eu besoin dans ses pérégrinations apostoliques, à l’instar des autres apôtres qui seront tous morts martyrisés à l’exception de saint Jean.
En Chaldée (actuel Irak), région de la Mésopotamie, ce qui signifie en grec « entre les fleuves » - il s’agit ici de l’Euphrate et du Tigre - saint Thomas fonde les premières communautés chrétiennes qui deviendront l’Eglise chaldéenne, un rite oriental catholique.
En Perse (actuel Iran), même chose. Il poursuit vers l’Est et emprunte les voies maritimes pour accoster en Inde en 52 après J.-C., sur la côte sud-ouest dans la région du Kerala.
Selon la tradition, il serait arrivé à Muziris qui était l'un des ports de commerce les plus importants de l'océan Indien et du monde antique et qui abritait une importante communauté juive. Comme pour toutes les premières missions d’évangélisation, les apôtres s’adressaient d’abord à leurs anciens correligionnaires.
C'est à partir de ce port qu'il aurait ensuite fondé les sept premières églises du Kerala avant de traverser le sud de l'Inde vers la côte est, aux abords de Mylapore, l’actuelle Chennai, où il est mort martyr en 72 !
Les premières communautés fondées par saint Thomas sont initialement rattachées à Antioche, d’où il est parti - aujourd’hui en Turquie mais à l’époque troisième plus grande ville de l'Empire romain après Rome et Alexandrie - et d’origine syriaque. On y retrouve les syro-malabars et les syro-malankars.
Quelques précisions à ce stade : syro n’a rien à voir avec la grenadine ou une quelconque boisson rafraîchissante, cela vient de syriaque. Malabar n’a rien à voir avec le chewing-gum mais avec la région située au sud-ouest de l’Inde, où saint Thomas a accosté.
Par extension, malabar a signifié costaud, eu égard aux débardeurs et autres ouvriers portuaires de la côte.
L’Église syro-malabare est rattachée au rite syriaque oriental, dit également rite perse ou rite chaldéen ou encore rite assyro-chaldéen, employé par différentes Églises orientales ainsi que par une autre Église catholique orientale, l’Église chaldéenne, déjà évoquée. Elle compte aujourd’hui quatre archidiocèses et 22 diocèses et près de 4 millions de fidèles.
L’Église syro-malankare est rattachée au rite syriaque occidental ou antiochien, employé par plusieurs Églises orthodoxes orientales et deux autres Églises catholiques orientales, l’Église maronite et l’Église syriaque catholique. Elle compte quatre diocèses et 450 000 fidèles.
Ces deux Églises catholiques ont leurs soeurs jumelles orthodoxes, moins nombreuse côté malabar (30 000) mais bien plus nombreuse côté malankar (2,5 millions).
L’Inde compte enfin des catholiques de rite latin (comme nous), issus plus tardivement de la prédication de saint François-Xavier (XVIème siècle). Enterré à Goa, grande destination touristique aujourd’hui, il aura évangélisé les Moluques, le Japon et sera mort aux portes de la Chine.
Mais revenons à Thomas. Martyrisé en Inde, nous le savons, mais la question demeure : est-il allé, comme saint François-Xavier, jusqu’aux portes de la Chine ? En soi, rien d’impossible, les routes commerciales existaient déjà à l’époque, avec notamment des relais juifs jusqu’en Extrême-Orient.
Mais y est-il entré? Rien ne le prouve de manière absolue mais certaines recherches récentes, notamment du français Pierre Perrier et du chinois Wang Weifan, évoquent l’idée d’un séjour de Thomas sous la dynastie Han, entre 64 et 68 apr. J.-C.
Les deux chercheurs s'appuient sur des bas-reliefs dans des tombes de la dynastie Han à Xuzhou et sur des gravures rupestres sur le mont Kongwang qu'ils interprètent comme des scènes chrétiennes : on y distinguerait la Vierge Marie, les apôtres et des figures habillées en habits sacerdotaux propres au christianisme naissant.
La grande majorité des historiens et des sinologues rejettent ces théories, il s’agirait selon eux de représentations bouddhistes taoïstes mais la question demeure.
Officiellement, c’est en 635 après J.-C. sous la dynastie Tang que le christianisme aurait été introduit en Chine avec l'arrivée du moine nestorien Alopen, un fait historique attesté par la célèbre stèle de Xi'an.
Pour avoir étudié les indices convergents de Perrier et Weifan et sans doute aussi parce que la vie extraordinaire de Thomas autorise d’imaginer la possibilité d’un tel événement, j’aime pourtant à croire que Thomas, l’apôtre de l’Orient, fut également le premier apôtre de la Chine.
Pour aller plus loin : « Thomas fonde l'Église en Chine : 65-68 après J.-C. » de Pierre Perrier et Xavier Walter (Éditions du Jubilé, 2008)




