Introduction
« Qu'allait-il faire dans cette galère ? » est l'une des répliques les plus célèbres du théâtre français. Il s’agit d’une galère turque dans Les Fourberies de Scapin, une comédie de Molière. À partir du XVIème siècle, la puissance navale de l’Empire ottoman est la première de Méditerranée et elle impressionne l’Europe. La bataille de Lépante marquera un tournant mais le retour actuel de la Turquie en Méditerranée orientale semble annoncer de nouvelles frictions. Décryptage d’une ambition à peine voilée.
Décryptage
L'origine des peuples turcs remonte aux steppes d'Asie centrale dans la région des monts Altaï, du Sud de la Sibérie et de la Mongolie occidentale. Une longue migration vers l'Ouest sur plus d'un millénaire produira un métissage complexe entre cet apport asiatique et un héritage local à partir de populations hittites, arméniennes, grecques et byzantines.
On est plutôt sur une puissance continentale, par opposition à une puissance maritime et la question se pose donc de l’intérêt turc pour le contrôle des voies maritimes. Or, cette histoire s’étend sur plus de six siècles.
Le premier arsenal naval est créé à Gelibolu (Gallipoli, dans le détroit des Dardanelles) en 1390 et la prise de Constantinople en 1453 fournira de facto un hub maritime stratégique qui permettra aux Ottomans de régner en maître absolu sur la Méditerranée, la mer Noire et la mer Rouge.
Menée par le célèbre grand amiral Barberousse, la flotte opère jusqu'à l'océan Indien pour affronter les Portugais et va même jusqu’à aider les Français à assiéger Nice en 1543. La stratégie consiste à contrôler les embouchures et les villes côtières, ce qui leur donne un contrôle effectif des routes maritimes.
Le 7 octobre 1571, la bataille de Lépante, l'un des plus grands affrontements navals de l'histoire, permettra néanmoins à la flotte de la Sainte-Ligue, une coalition catholique, de vaincre celle de l'Empire ottoman.
Le pape Pie V, qui avait demandé à ce qu’on prie le Rosaire à cette intention, institue dès l'année suivante une fête annuelle le 7 octobre sous le nom de Notre-Dame de la Victoire, qui deviendra ensuite Notre Dame du Rosaire.
Une autre victoire sur les Turcs est associée à la Vierge Marie, celle de Vienne en 1683 et sera commémorée sous le vocable de fête du saint Nom de Marie, le 12 septembre. À cette occasion apparaîtra le croissant, une “viennoiserie” inventée pour célébrer la victoire sur le “croissant” des Ottomans.
Il faut se rendre compte que les Turcs représentaient vraiment une menace existentielle pour l’Europe et leur progression territoriale se serait poursuivie sans ce coup d’arrêt.
Molière a déjà été mentionné. Il évoque également les Turcs dans Le Bourgeois gentilhomme en 1670 en parlant de la dignité, inventée par lui, de Mamamouchi qui serait accordée à M. Jourdain par le fils du “Grand Turc”, le Sultan ottoman.
Plus près de nous, Philippe de Villiers reprendra ce thème en 2004 dans Les Turqueries du Grand Mamamouchi, un pamphlet politique destiné à alerter sur le regain de la puissance turque et sur l’ineptie, selon lui, d’une entrée de ce pays au sein de l’Union Européenne.
Quelques années plus tard, le 10 juin 2020, un incident maritime franco-turc aura lieu en Méditerranée centrale, ce qui provoquera un épisode de forte tension diplomatique et militaire entre la France et la Turquie. Un bâtiment militaire turc aurait « illuminé » la frégate Courbet à trois reprises à l'aide de son radar de conduite de tir, ce qui constitue le dernier pointage de verrouillage d'une cible avant d'ouvrir le feu. La désescalade aura ensuite pris un certain temps.
Et aujourd’hui ? Il semble que la Turquie ait changé de doctrine. Plutôt qu’une frontière à défendre, la mer est devenue un espace à dominer. Le Bosphore, les Dardanelles, la mer Égée, Chypre et la Méditerranée orientale ne sont plus considérés comme des théâtres séparés. Ils constituent la profondeur stratégique du pays décrite dans la doctrine de la Patrie bleue.
Dorénavant, la Turquie souhaite contrôler non seulement les routes maritimes mais également les fonds marins, les infrastructures, les ports et les goulets d’étranglement, dont l’importance a été brillamment mise en lumière par les crises d’Ormuz et de Bab el-Mandeb.
Aujourd’hui, Ankara construit ses propres bateaux, des drones navals, des missiles, des torpilles, des radars et des systèmes de combat. Un peu à l’image de nos BPC, le navire d’assaut amphibie Anadolu accroît considérablement la capacité turque à défendre ses côtes, mais aussi à protéger ses routes énergétiques, ses infrastructures en mer et ses zones d’intérêt national.
Le projet le plus ambitieux est celui du futur porte-avions national Mugem. Un porte-avions représente la volonté d’agir loin de ses propres côtes, c’est un outil de projection mais qui est aussi un message politique destiné à rendre toute intervention contre ses intérêts plus coûteuse.
La question décisive pour la Turquie se joue maintenant en mer Égée et autour de Chypre. Les îles grecques proches de la côte anatolienne, les zones économiques exclusives revendiquées par Athènes et Nicosie et les différentes installations militaires régionales sont perçues à Ankara, et ce n’est sans doute pas entièrement faux, comme une ceinture destinée à contenir la puissance turque.
La Grèce a renforcé ses relations militaires avec la France, les États-Unis et Israël qui devient un hub énergétique et qui considère la Grèce et la République de Chypre comme des partenaires stratégiques pour protéger les gisements gaziers et les infrastructures sous-marines de la Méditerranée orientale.
Pour la Turquie, c’est tout le contraire et cette alliance est considérée comme hostile. En guise de réponse, l’accord maritime entre la Turquie et la Libye représente pour Ankara le verrou de la Méditerranée en lui permettant une triangulation de ses opérations en Mer Égée, autour de Chypre et en Libye, un obstacle désigné contre l’axe Athènes - Tel Aviv.
À ce jour, une confrontation directe n’est guère envisageable mais les moyens sont pris pour consolider, ne serait-ce que de manière dissuasive, une capacité de nuisance suffisante pour empêcher toute velléité de montée aux extrêmes.
La Turquie souhaite clairement devenir le pivot maritime entre la Russie, l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique. Dans la compétition, il y a Israël associé à la Grèce. Qui l’emportera ? C’est ce que l'avenir nous dira.




