Le Comptoir de Marc Fromager

La traite arabo-musulmane

7 min de lecture

Introduction

Retenez deux chiffres : 13 siècles, 17 millions de victimes ! Il s’agit de la traite arabo-musulmane ! Lorsqu’on parle d’esclavage, on pense souvent à la traite transatlantique et aux méfaits de la colonisation et c’est évidemment important d’en parler. L’Occident et notamment la France sont sommés de battre leur coulpe et de reconnaître éternellement leur culpabilité impardonnable. Soit ! 

Mais si on veut évoquer le sujet de l’esclavage, force est de reconnaître qu’autrefois, il existait à peu près partout et à toutes les époques de l’histoire. Il faudrait alors évoquer au moins les autres traites majeures, majeures en termes de durée et de victimes, et celle que nous allons étudier aujourd’hui - 13 siècles, 17 millions de victimes, une violence indescriptible - en fait très certainement partie. En réalité, la traite arabo-musulmane remporte de loin ce lugubre palmarès. 

Décryptage

Cette traite désigne le commerce d'esclaves organisé à travers le Sahara, la mer Rouge et l'océan Indien vers le monde arabo-musulman, du VIIᵉ au XXᵉ siècle, treize siècles en considérant qu’il s’agit d’un phénomène historique qui n’aurait plus lieu, ce qui est loin d’être acquis comme nous le verrons.

L'historien américain Ralph Austen (Université de Chicago) est l'un des pionniers de la modélisation statistique de la traite arabo-musulmane. Ses travaux, révisés au fil des décennies (notamment en 1979 et 1992), constituent la référence historiographique majeure pour ces chiffrages.  

Il estime le nombre total d'Africains déportés par les réseaux orientaux à environ 17 millions de personnes entre 650 et 1910.

Ses travaux décomposent ce chiffre global selon trois grands axes géographiques :

  • la route transsaharienne (vers le Maghreb et l'Égypte) avec un nombre estimé à 9,3 millions de personnes.  

  • la route de la mer Rouge (vers la péninsule Arabique) avec un estimation de 2,4 millions de personnes, principalement depuis la Corne de l'Afrique. 

  • et enfin la route de l'océan Indien, depuis la côte swahilie vers le Moyen-Orient et l'Inde avec 5 millions de personnes. A noter une forte accélération aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles autour de Zanzibar.

Même si Austen a lui-même insisté sur les limites méthodologiques de son travail - absence de registres systématiques et marge d'erreur, les résultats décrivent bien un phénomène massif et durable.

Alors qui étaient-ils, ces captifs réduits en esclavage ? A la différence de la traite transatlantique où l’on cherchait surtout des hommes pour les travaux agricoles, il s’agissait ici en majorité de femmes et d’enfants destinés aux travaux domestiques et aux harems.

Les hommes étaient pour la plupart tués. On ne conservait que les garçons mais ceux de 8 à 12 ans étaient presque systématiquement castrés.

La mutilation était pratiquée sans anesthésie ni hygiène antiseptique, entraînant des morts massives par hémorragie ou choc septique.

Les historiens ainsi que les récits d'époque estiment que le taux de mortalité consécutif à l'opération oscillait entre 70 % et 90 % ! La probabilité d’y survivre était donc extrêmement basse. 

Si on peut parler de ratio de capture, il fallait donc castrer 10 garçons pour espérer obtenir un à trois eunuques survivants aptes à la vente.

Deux types de castrations étaient pratiquées : 

  • La castration partielle : ablation des seuls testicules, qui laissait la capacité d'érection sans possibilité de procréation.

  • La castration totale : émasculation complète. C'était la pratique la plus recherchée pour la garde des harems, mais de loin la plus létale.

Une fois l'ablation effectuée, une tige de roseau ou de bambou était insérée dans le canal urinaire pour éviter son obturation pendant la cicatrisation, et la plaie était cautérisée à l'huile bouillante ou au fer rouge, puis recouverte de cendres.

L’impact démographique de cette castration quasi systématique combinée à une traite majoritairement féminine explique pourquoi il n'y a pas eu dans le monde arabe d’importantes communautés afro-descendantes d'ampleur comparable à celles des Amériques.

Il paraît opportun à ce stade de se poser la question de la justification de tout ceci dans l’islam. Le droit musulman reconnaît parfaitement la pratique de l’esclavage, même s’il interdit la réduction en esclavage des musulmans libres. 

Pour les autres, c’est open bar et la traite s'est ainsi concentrée sur les populations non musulmanes d’Afrique subsaharienne, mais aussi les Slaves et toutes les populations européennes de la côte méditerranéenne, notamment au sud de la France, via la piraterie barbaresque. On oublie qu’une des raisons de l'intervention française dans ce qui allait devenir l’Algérie en 1830 était justement pour mettre fin à cette piraterie !

La justification et l'encadrement de l'esclavage reposent sur les textes fondateurs - Coran et Hadiths - et la jurisprudence islamique. L'esclavage, préexistant à l'émergence de l'islam dans la péninsule arabique, est reconnu et codifié. Il est conceptualisé comme une conséquence du refus de la foi, même si la conversion d’un esclave non musulman ne lui accordait pas automatiquement la liberté.

Dans le droit musulman, l'accès sexuel aux femmes réduites en esclavage constituait une institution juridique codifiée, distincte du mariage, connue sous le nom de concubinat.

Le maître n'avait pas besoin de contracter un mariage avec son esclave pour avoir des relations sexuelles avec elle. Le simple droit de propriété tenait lieu d'autorisation légale. Le consentement n’était pas requis …

En ce qui concerne les populations d'Afrique subsaharienne, leur esclavage paraissait tout à fait normal. Si on se réfère à Ibn Khaldoun, qui n’est pas n’importe qui : historien, philosophe, économiste et sociologue arabe du XIVème siècle, universellement considéré comme un pionnier de la sociologie moderne, de la démographie et de la philosophie de l'histoire - on a donc affaire à une sommité - eh bien ce brave Ibn Khaldoun compare les populations d'Afrique subsaharienne à des animaux

Citons certains passages de la Muqaddima, rédigée en 1377, qui constitue l'introduction générale à son histoire universelle - je le cite, n’est-ce pas :

« Au-delà de ces peuplades, il n'y a plus de civilisation digne de ce nom. Il n'y a que des hommes plus proches des animaux que d'êtres raisonnables [...] On ne peut les considérer comme des êtres humains ».

Dans un autre passage : « Les seules nations à accepter généralement la servitude sont les Nègres, en raison d'un degré inférieur d'humanité et d'une proximité avec les animaux muets. »

Alors, où en sommes-nous aujourd’hui ?

En ne remettant pas en cause le principe même de la propriété d'un être humain, le droit musulman a permis le maintien et le développement des réseaux marchands d'esclaves durant plus de 13 siècles.

La fin de la traite arabo-musulmane et de l'esclavage dans le monde arabo-musulman s'est s'est faite par étapes successives, d'abord au Maghreb et dans l'Empire ottoman, puis plus tardivement dans la péninsule Arabique mais ne résultait pas d’une prise de conscience interne.

La pression diplomatique et militaire occidentale, qui impose au XIXème siècle des traités d'interdiction de la traite maritime, et le processus colonial, qui entraîne la fermeture progressive des grands marchés d'esclaves locaux et des routes transsahariennes, finiront par mettre un terme à ce trafic d’êtres humains.

Mais cela prendra du temps : il faudra attendre 1962 pour l’Arabie saoudite, 1963 pour les Émirats arabes unis (vous savez, Dubaï, Abu Dhabi, tout ça) et 1981 pour la Mauritanie qui attendra 2007 pour le criminaliser - il y a moins de vingt ans donc.

Toutefois, la persistance d’un esclavage clandestin est connu de tous lorsque la pratique n’est pas ouvertement revendiquée par des groupes djihadistes - pensons à l’esclavage sexuel des femmes yézidies revendiqué par l’État islamique.

Si l’on en croit les données du Global Slavery Index, environ 50 millions de personnes seraient victimes d’”esclavage moderne” dans le monde ! Or, certains constats parlent d’eux-mêmes :

  • les États arabes du Moyen-Orient affichent le taux de prévalence de l'esclavage moderne le plus élevé au monde, avec 10,1 personnes exploitées pour 1 000 habitants (contre 6,8 en Asie-Pacifique et 5,2 en Afrique).  

  • parmi les 10 pays présentant les taux de prévalence les plus élevés au monde, la moitié sont des pays à majorité musulmane ou membres de la Ligue arabe : la Mauritanie, l'Arabie saoudite, la Turquie, le Tadjikistan, les Émirats arabes unis, l'Afghanistan et le Koweït.

Certains facteurs peuvent partiellement expliquer ceci :

  • le droit du travail dans le Golfe lie légalement le statut du travailleur migrant à son employeur et la rétention des passeports, le non-paiement des salaires et l'impossibilité de changer d'employeur basculent des millions de travailleurs domestiques et ouvriers du BTP dans le travail forcé.

  • la persistance de l'esclavage héréditaire, notamment par le biais de dettes héréditaires (Mauriatnie, Pakistan, entre autres …)

  • l'impact des conflits et de l'instabilité politique : Dans des pays comme la Somalie, le Yémen, l'Afghanistan ou la Libye, l'effondrement des institutions de l'État favorise le trafic d'êtres humains, le travail forcé et les réseaux d'exploitation des migrants.  

Mais ces facteurs n’expliquent pas tout. Et il est tout de même difficile de ne pas y repérer un héritage de la traite arabo-musulmane et - il faut bien le dire - de sa justification religieuse !

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