Introduction
Après quinze siècles de présence ininterrompue au pied du mont Sinaï, les moines de Sainte-Catherine se battent pour conserver leurs terres. Après le don des tables de la Loi à Moïse sur cette même montagne, aussi appelée le mont Horeb, située au cœur de la péninsule du Sinaï, faudra-t-il un nouveau miracle pour défendre les moines contre les autorités égyptiennes ? Récit d’un conflit juridique représentatif de la pression qui s’exerce contre les Chrétiens en Égypte, un pays au carrefour de l’histoire du Salut.
Décryptage
Construit sur ordre de l’empereur Justinien entre 548 et 565, il y a donc près de 1500 ans, le monastère Sainte-Catherine rassemble aujourd’hui encore des moines orthodoxes qui vivent et prient au pied du mont Sinaï. L’UNESCO le présente comme le plus ancien monastère chrétien encore utilisé comme monastère. Inscrit au patrimoine mondial depuis 2002, il conserve également des collections exceptionnelles de manuscrits chrétiens anciens et d’icônes.
Après quinze siècles de présence, les moines sont pourtant confrontés à une vraie menace, celle de perdre les terres qu’ils occupent. Alors, le conflit ne date pas d’hier. Le Conseil œcuménique des Églises relève que des procédures ou menaces de procédures concernant les propriétés du monastère existent depuis 2012. Mais la menace est soudain devenue plus précise avec une décision judiciaire égyptienne le 28 mai 2025 qui a considérablement modifié la situation juridique du site.
Des négociations soutenues par la Grèce avaient pourtant abouti à un projet reconnaissant la propriété du monastère sur l’ensemble des 71 parcelles historiques qu’il occupe ainsi que son autonomie dans la gestion de ses affaires. Il semblerait que la monastère doive dorénavant libérer 14 d’entre elles et conserver un droit d’usage sur les 57 restantes. Mais c’est là que se trouve le contentieux : un droit d’usage et non plus la propriété.
Le 5 juillet dernier, l’archevêque Symeon Papadopoulos, le supérieur du monastère, a rencontré des représentants des autorités égyptiennes. Une proposition en sept points lui a été présentée avec un compromis prévoyant notamment de reconnaître le monastère comme une entité religieuse égyptienne.
Les moines, de nationalités grecque, américaine et libanaise, pourraient obtenir des permis de résidence de trois ans renouvelables, contre des autorisations actuellement beaucoup plus précaires, ce qui est bien sûr une autre manière d’exercer une pression sur les moines.
Ils conserveraient le droit de résider au monastère et d’y pratiquer leur religion mais la proposition ne reconnaît pas leur propriété sur les terrains. C’est en réalité une expropriation en bonne et due forme !
Les jardins et terres environnantes seraient mis à leur disposition pour de longues périodes moyennant un loyer symbolique, mais qui dit que les autorités égyptiennes ne pourraient pas changer d’avis dans le futur proche ? Le document n’a pas été signé pour le moment.
Le gouvernement égyptien assure que la présence des moines et la continuité du culte ne sont pas menacées mais quelque chose vient cependant compliquer la situation. L’Égypte développe en effet autour de Sainte-Catherine un vaste programme touristique et urbanistique, la « Grande Transfiguration », destiné à renforcer considérablement l’attractivité de cette région du Sinaï.
À ce stade, rien ne permet d’établir un lien direct entre ce développement touristique et le contentieux foncier avec les moines. Mais tout de même, il y a bien un enjeu : qui décidera demain de l’avenir de Sainte-Catherine et de son environnement ?
Après près de quinze siècles de présence ininterrompue, les moines ne demandent pas seulement la garantie de pouvoir continuer à prier derrière les murs du monastère. La question posée est aussi celle de leur capacité à rester pleinement gardiens d’un patrimoine chrétien exceptionnel, à administrer leurs terres et à ne pas terminer comme une curiosité dans un parc d’attractions.
Un problème juridique là où ont été données les tables de la Loi : c’est assez cocasse et cela prêterait à rire si toute cette dispute ne constituait pas un épisode supplémentaire dans la longue histoire de la persécution contre les Chrétiens en Égypte. Je l’ai dit au début : il nous faudrait un nouveau miracle !




